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📉 Études scientifiques, p-value et autres gadgets statistiques : comment embobiner le monde en trois dĂ©cimales

Il y a un sport trĂšs en vogue chez les journalistes santĂ© et les influenceurs en blouse blanche : balancer Ă  intervalles rĂ©guliers des « rĂ©vĂ©lations scientifiques » qu’on dirait sorties d’un gĂ©nĂ©rateur automatique de titres.

« Manger des mûres réduit le stress de 37 % »
« Les gauchers vivraient 4,2 mois de plus »
« Faire l’amour debout augmente la mĂ©moire spatiale »

VoilĂ . T’as ton titre, t’as ton chiffre, t’as ton public. Ne reste plus qu’à ajouter une petite p-value pour faire sĂ©rieux, et le monde entier pourra se convaincre que boire du jus de cĂ©leri est l’équivalent nutritionnel d’une retraite silencieuse chez les moines Shaolin.

Mais si t’as un peu d’estomac — et pas que pour les super-aliments — il est temps de comprendre comment fonctionne cette grande foire aux corrĂ©lations douteuses. Et pourquoi il est urgent d’apprendre Ă  reconnaĂźtre une Ă©tude sĂ©rieuse d’un gribouillage statistique validĂ© Ă  2h du mat pour boucler un financement.


📊 1. L’échantillon : l’art de gĂ©nĂ©raliser l’univers Ă  partir de 38 personnes

Une Ă©tude scientifique commence souvent par un petit groupe de volontaires, appelĂ©s Ă©chantillon. Et comme le budget est limitĂ©, ce petit groupe se rĂ©duit souvent Ă  une promo d’étudiants en psycho, rĂ©munĂ©rĂ©s en bons d’achat Amazon et motivĂ©s par l’ennui.

RĂ©sultat : « 73 % des humains prĂ©fĂšrent le thĂ© au cafĂ© » — sauf que les humains, ici, c’est 22 mecs en licence Ă  l’universitĂ© du Nebraska.

On appelle ça de la reprĂ©sentativitĂ©, sauf que personne ne la vĂ©rifie. Et que les journalistes, eux, la supposent par dĂ©faut. AprĂšs tout, si c’est publiĂ©, c’est que c’est vrai, non ? (Spoiler : non.)


🎯 2. La p-value : le chiffre magique qui transforme du vent en certitude

La p-value, c’est ce chiffre magique qui permet Ă  n’importe quel doctorant insomniaque de se prendre pour GalilĂ©e. Ça a l’air sĂ©rieux, ça fait peur, donc ça marche.

Mais en vrai, ça te dit juste :

« Quelle est la probabilitĂ© que j’observe ce que j’observe si en rĂ©alitĂ© il ne se passe rien ? »

Ce « rien », c’est ce qu’on appelle l’hypothĂšse nulle. Et si la p-value est infĂ©rieure Ă  0,05 (seuil totalement arbitraire), on crie victoire, on publie, et on oublie que :

  • Une p-value ne prouve rien. Elle mesure juste un niveau d’incertitude.
  • Elle n’indique pas l’ampleur de l’effet. MĂȘme une amĂ©lioration minuscule peut ĂȘtre « statistiquement significative ».
  • Elle peut ĂȘtre manipulĂ©e en testant plein d’hypothĂšses jusqu’à en trouver une qui passe sous le seuil. C’est le p-hacking.

C’est comme tirer Ă  la carabine sur une grange, dessiner la cible autour du trou et se proclamer tireur d’élite.


đŸȘž 3. Le biais : ce passager clandestin qui sabote toutes les conclusions

Tu crois que les Ă©tudes scientifiques sont objectives ? C’est mignon. En rĂ©alitĂ©, elles sont infestĂ©es de biais : distorsions, raccourcis, trous mĂ©thodologiques et angles morts.

  • Biais de sĂ©lection : tu analyses l’effet du sport sur la santĂ© chez les abonnĂ©s Ă  CrossFit Magazine.
  • Biais de confirmation : tu veux prouver que l’aromathĂ©rapie soigne tout, alors tu ignores les donnĂ©es qui contredisent ton postulat.
  • Biais de publication : les Ă©tudes aux rĂ©sultats nĂ©gatifs ne sont souvent pas publiĂ©es. Du coup, on croit que tout fonctionne.

Et voilĂ  comment naĂźt une illusion d’efficacitĂ© gĂ©nĂ©rale lĂ  oĂč il n’y a que sĂ©lection et silence Ă©ditorial.


📚 4. CorrĂ©lation ≠ CausalitĂ© (mais chut, ça fait baisser les vues)

« Les enfants qui mangent bio rĂ©ussissent mieux Ă  l’école. »

Tu veux dire grĂące au brocoli, ou parce que leurs parents ont une bibliothĂšque, un salaire, et le temps de les aider Ă  faire leurs devoirs ?

CorrĂ©lation ne signifie pas causalitĂ©. Deux variables peuvent Ă©voluer ensemble sans aucun lien de cause Ă  effet. Mais pour le comprendre, il faut lire autre chose qu’un rĂ©sumĂ© sur Instagram.


🔍 5. Lire une Ă©tude, c’est pas scroller une story

Pour ne pas se faire avoir, il faudrait poser ces questions simples :

  • Combien de personnes ont participĂ© ?
  • Comment ont-elles Ă©tĂ© choisies ?
  • Combien d’hypothĂšses ont Ă©tĂ© testĂ©es ?
  • Qui finance l’étude ?
  • L’expĂ©rience a-t-elle Ă©tĂ© rĂ©pliquĂ©e ?
  • Est-ce un lien statistique ou un effet rĂ©el ?
  • Est-ce cliniquement pertinent, ou juste mathĂ©matiquement joli ?

Mais ça, Ă©videmment, ce n’est jamais dans les articles grand public. Trop long, trop technique, pas assez putaclic.


🧠 6. Ce que la science est vraiment (et que personne ne veut entendre)

La vraie science est lente. Elle doute, se contredit, se corrige. Elle n’a rien de spectaculaire. Elle n’aime pas les certitudes, encore moins les scoops.

Mais dans un monde oĂč il faut publier ou pĂ©rir, mieux vaut sortir une Ă©tude bancale qui fait le buzz, qu’une vĂ©ritĂ© modeste qui ne rapporte rien.

Alors oui, dĂ©velopper un esprit critique, ça prend du temps. Mais c’est ça ou vivre au rythme des titres dĂ©biles. Et mourir, bien sĂ»r
 statistiquement significatif.

Une rĂ©ponse Ă  Â«Â đŸ“‰ Études scientifiques, p-value et autres gadgets statistiques : comment embobiner le monde en trois dĂ©cimales »

  1. Avatar de Nazih Hachaichi (â€«Ù…Űź Ű§Ù„Ù‡ŰŻŰ±Ű©â€Źâ€Ž)
    Nazih Hachaichi (â€«Ù…Űź Ű§Ù„Ù‡ŰŻŰ±Ű©â€Źâ€Ž)

    Merci pour cet article qui traite avec prĂ©cision et concision un problĂšme fondamental de la production de la connaissance scientifique, Ă  savoir la contradiction entre d’un cĂŽtĂ© le temps long et la rhĂ©torique complexe nĂ©cessaires Ă  la production d’une connaissance – non d’une « vĂ©ritĂ© », encore moins d’une certitude, lesquelles relĂšvent du domaine de la foi et de la croyance – et le temps court et la vulgarisation simplificatrice – basculant des fois dans le simplisme – nĂ©cessaires Ă  sa diffusion.

    C’est pour ça que je n’ai jamais cru Ă  l’intelligence du groupe, encore moins Ă  celle des masses, lesquelles sont au mieux une sorte d’instincts ou/et d’habitus grĂ©gaires et cumulĂ©s dans le patrimoine gĂ©nĂ©tique d’une population donnĂ©e au travers des gĂ©nĂ©rations, et au pire une somme de rĂ©ponses Ă©motives, voire reptiliennes, Ă  un stimulus.

    C’est ça le drame de l’intelligence. Elle est toujours individuelle ou/et Ă©litiste. Chose qui la ramĂšne, avant d’ĂȘtre reconnue, Ă  se heurter longtemps Ă  la bĂȘtise totale, considĂ©rĂ©e par le groupe comme « nĂ©cessaire Ă  sa survie ».

    Entre d’une part les difficultĂ©s rĂ©elles et matĂ©rielles des rapports des forces et/ou des impĂ©ratifs de gestion, et d’autre part les annonces percutantes servant Ă  sĂ©duire des masses et/ou Ă  rĂ©colter des votes, la politique est souvent un domaine oĂč le hiatus entre connaissance et croyance est le plus flagrant.

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