On nous dit que la démocratie, c’est le pouvoir du peuple. Mais si le peuple est une variable aléatoire, à quoi ressemble son pouvoir ? Un vote, un agrégat, une courbe en cloche ? En regardant la politique avec les lunettes des probabilités, on pourrait bien conclure que la démocratie est avant tout… une loi normale avec un bon service de relations publiques.
Il y a longtemps, on croyait que la démocratie, c’était le règne de la raison collective. Que chacun, éclairé et conscient, allait contribuer à l’édifice commun.
Aujourd’hui, on sait que c’est surtout un brouhaha statistique. Une manière de transformer un tumulte d’opinions disparates en un résultat vaguement exploitable, parfois stable, souvent bancal.
En mathématiques, quand un phénomène est trop complexe pour être compris individuellement, on regarde la masse. On modélise. On moyenne.
C’est ce qu’on fait en politique.
Un homme, une voix.
On ajoute, on divise, on appelle ça une “décision”.
Mais ce n’est pas une décision.
C’est une moyenne.
Et en statistique, on sait ce que ça produit : la loi normale.
La loi normale, c’est cette fameuse courbe en cloche, qui décrit comment une population se répartit autour d’une moyenne.
Et grâce au théorème central limite, on sait que même si les opinions sont variées, extrêmes, chaotiques, leur agrégation tendra vers une forme régulière, centrée, lissée.
Le confort du milieu.
Le silence du consensus mou.
Autrement dit : la démocratie ne capte pas la vérité, elle en produit une version statistiquement digeste.
Elle gomme les extrêmes, écrase les singularités, et renvoie en sortie une solution acceptable pour la majorité — c’est-à-dire pas trop fausse, pas trop dangereuse, mais pas très vraie non plus.
La démocratie, dans sa pratique, n’est pas un instrument de découverte du juste.
C’est un mécanisme de refroidissement politique.
Un système de régulation du désaccord, pas une méthode de résolution.
Et même là, j’ai des doutes.
Car que reste-t-il quand l’agrégation ne fonctionne plus ?
Quand 51 % imposent leur loi à 49 % ?
Quand le débat devient impossible parce qu’il est remplacé par des “choix” binaires servis tous les cinq ans comme un menu fixe ?
Quand l’électeur, au lieu de juger un programme, scanne son identité, son anxiété, son flux TikTok ?
Alors quoi ?
La démocratie n’est pas fiable comme outil de décision.
Et peut-être même plus si solide comme cadre de gestion des conflits.
Peut-être n’est-elle qu’un déguisement élégant de notre impuissance collective à trancher, à convaincre, à changer.
Un bruit blanc institutionnalisé.
Une courbe en cloche sur fond de chaos.
Répondre à Le Nexialiste Annuler la réponse.