On parle souvent de l’enseignement agricole comme d’une “filière d’avenir”, d’un “modèle d’éducation différent”, voire d’un “exemple d’humanisme rural”.
Mais la vérité, c’est que l’importance de l’enseignement agricole ne réside pas dans ses vaches, ses serres ou ses exploitations,
elle réside dans ce qu’il accueille du monde que le reste du système ne veut plus voir.
C’est là, dans ces classes souvent reléguées au fond des cartes scolaires,
que se rejoue ce que l’école républicaine prétend encore être :
un refuge pour ceux qui n’ont plus de place ailleurs.
L’enseignement agricole, ce n’est pas une filière — c’est une digue.
Une digue contre le décrochage, contre la fatalité, contre l’invisibilité.
Et ceux qui y enseignent le savent : ici, l’éducation, c’est du corps-à-corps.
Je l’ai compris assez vite : enseigner les mathématiques dans l’enseignement agricole, c’est comme tenter d’allumer une torche qui n’a plus de batterie.
Pas le temps pour les abstractions. Pas la place pour les illusions.
Beaucoup d’élèves n’en ont rien à faire des fractions, des formules ou des lois de Newton.
Parce que, pour eux, le monde réel, c’est déjà une équation impossible.
La plupart ne sont pas là par choix.
Ils sont là parce qu’on ne savait plus où les mettre.
Ils ont tout connu :
les exclusions, les foyers, les familles d’accueil,
les coups, les fuites, les nuits où personne ne demande si ça va.
Certains ont des yeux d’adultes dans des corps d’adolescents.
D’autres portent un silence si lourd qu’il t’écrase le cœur.
Et malgré tout, on leur demande de “se concentrer” sur un exercice de proportionnalité.
Alors tu fais ce que tu peux.
Tu parles de vitesse, de pression, de forces —
et tu réalises qu’ils connaissent déjà la gravité, mais pas celle des équations :
celle de la vie.
Ils ne croient plus à l’école, ils testent juste si tu crois encore en eux.
C’est là qu’interviennent les AESH.
Ces femmes qu’on sous-paye et qu’on sursollicite,
ces piliers invisibles du quotidien scolaire.
Elles font le lien entre l’élève et le monde,
entre la colère et la compréhension,
entre l’explosion et le calme.
Elles consolent, traduisent, soutiennent, déminent.
Elles ramassent, chaque jour, ce que l’institution laisse tomber.
Et sans elles, tout s’effondrerait.
Dans ce chaos, il y a pourtant une beauté.
Une noblesse désordonnée.
Ces jeunes-là ne te remercieront pas avec des mots.
Mais quand l’un d’eux t’aide à ranger le matériel, te défend devant les autres, ou t’écoute sans détourner le regard,
tu sais que quelque chose d’humain a pris racine.
Enseigner ici, c’est se battre contre le désespoir — pas contre l’ignorance.
C’est transformer la salle de classe en abri,
et la pédagogie en acte de résistance.
C’est faire des mathématiques un prétexte pour parler de confiance,
et de la physique un moyen de parler de loi, de conséquence, de cause et d’effet.
Oui, c’est dur.
Oui, c’est épuisant, souvent injuste.
Mais c’est aussi le dernier endroit où l’école ressemble encore à ce qu’elle prétend être : un lieu d’émancipation.
Pas pour ceux qui ont déjà réussi,
mais pour ceux qu’on avait oubliés.
Parce qu’au fond, ces jeunes-là ne cherchent pas à comprendre les nombres,
ils cherchent à savoir s’ils comptent encore.
Et tant qu’il y aura des profs, des AESH, des éducs et des rêveurs assez fous pour le leur prouver,
alors l’enseignement agricole restera l’un des derniers endroits où la République a encore un cœur qui bat.
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