Nous vivons une époque formidable : tout le monde est sommelier du conflit israélo-palestinien, ingénieur en climat, virologue du dimanche, économiste de canapé et philosophe de plateau télé. On ne lit pas les articles scientifiques, mais on a un avis. On ne comprend pas les bilans comptables, mais on a un avis. On n’a jamais mis les pieds dans un labo, mais on a un avis. Et si possible tranché, définitif, cataclysmique.
Comme si la dignité moderne consistait à transformer chaque conversation en référendum personnel.
Eh bien non, merde.
Il y a un honneur immense dans l’aveu :
– « Ce n’est pas ma spécialité. »
– « Je ne me suis pas assez penché sur le sujet. »
– « Franchement, je m’en balec. »
Mais ça, c’est inacceptable aujourd’hui. Si vous dites “je ne sais pas”, on vous accuse d’être naïf, lâche, ou pire : neutre. Dans un monde où tout est devenu un champ de bataille symbolique, l’absence d’avis est perçue comme une trahison.
Le plus drôle, c’est qu’on a inventé les réseaux sociaux pour ça : donner la parole à tout le monde. Résultat ? C’est devenu un concours d’ego mal renseignés. Vous ouvrez Twitter (ou X, selon le délire mégalo du moment) : un fil où le boulanger explique la géopolitique du Caucase, l’ostéopathe corrige la NASA sur les trous noirs, et l’influenceuse beauté tranche la question du nucléaire iranien. Tout ça, évidemment, entre deux citations de Paulo Coelho.
Sur les plateaux télé, c’est pire. Les experts sont recyclés au kilo. Le même type qu’on vous vendait hier comme spécialiste du Brexit vous explique aujourd’hui la réforme des retraites et demain la situation au Yémen. Il a l’air sûr de lui, donc on applaudit. Comme si l’assurance remplaçait la compétence.
Socrate, lui, avait trouvé la formule : « Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien. » Aujourd’hui, le pauvre aurait fini banni de Facebook pour “manque de prise de position”. On lui aurait dit : « D’accord, Socrate, mais t’es plutôt pro ou anti-hydroxychloroquine ? »
Et le drame, c’est qu’on a intégré ça dans nos vies privées. Au repas de famille, il faut donner son avis sur tout : l’Ukraine, la fiscalité, l’école, l’intelligence artificielle. Si vous osez dire : « Je ne sais pas, je n’ai pas d’opinion arrêtée », on vous regarde comme si vous veniez d’avouer un meurtre. Comme si réfléchir avant de parler était devenu une anomalie sociale.
Pourtant, reconnaître son ignorance, c’est peut-être le dernier vrai geste intelligent. C’est refuser de jouer le jeu du mensonge collectif : celui qui consiste à camoufler notre vide par des certitudes en carton. Car oui, tout ne mérite pas un avis. Et surtout pas le vôtre.
Alors la prochaine fois qu’un dîner dégénère en comité d’experts autoproclamés sur le pétrole, les vaccins ou l’éducation nationale, offrez-vous ce luxe rare : haussez les épaules, et servez-vous une autre part de tarte.
Parce que parfois, la seule position raisonnable, c’est l’absence de position. Et la vraie sagesse, ce n’est pas d’avoir une opinion sur tout, mais de savoir exactement quand il vaut mieux la fermer.
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