Chronique d’un concert saboté
Je suis allé voir Richard Bona. Oui, le Richard Bona. Cet être humain hors-catégorie, qui transforme un micro en confessionnal, une basse en langue vivante, et un solo en prière laïque.
Je m’étais préparé. Intérieurement, spirituellement. J’avais fait le silence dans mon âme, coupé les notifications, mis des chaussettes propres. J’étais prêt à communier.
Et puis… il y avait eux.
Les jazzsplainers à cacahuètes
Eux, ce sont ces gens qui viennent au concert de jazz comme on va à un brunch Instagram : pour cocher une case sur leur fiche d’auto-validation culturelle. Tu les reconnais vite : chemise en lin froissé, lunettes rondes sans correction, et cette façon de dire « Ah oui, j’écoute aussi du Brad Mehldau » comme si c’était du yoga sonore.
Ils ne viennent pas écouter. Ils viennent être vus en train d’écouter. Et surtout, ils parlent. Pendant les solos. Ces moments suspendus où l’univers retient son souffle, eux, ils racontent leur week-end à Béziers. Ou leur projet de startup “qui mêle jazz et permaculture”.
Et là, j’ai senti mon karma se crisper. Un petit spasme dans l’âme. Un frisson d’homicide poli.
Manger des chips au paradis
Comme si ça ne suffisait pas, j’ai eu droit au duo infernal du quatrième rang : chips et bières artisanales. Chaque croustille résonnait dans ma colonne vertébrale comme un klaxon dans une cathédrale. À croire qu’ils avaient confondu Richard Bona avec le multiplex du Pathé.
Tu manges des Curly devant Glenn Gould, toi ? Tu sors un sandwich triangle pendant un récital soufi ? Alors pourquoi me faire subir ce pique-nique sonore pendant que Bona invoque les ancêtres avec ses harmonies célestes ?
Le sommet ? Ils battent la mesure. Faux, bien sûr. Mais fort. Un-deux-trois-quatre, sur un morceau en 11/8. Le raffinement, mais en bottes.
“La musique adoucit les mœurs”, vraiment ?
Il paraît que la musique adoucit les mœurs. Eh bien sachez que ce soir-là, c’est tout juste si elle m’a empêché de lancer une clarinette comme javelot.
On ne demande pas grand-chose. Juste le droit d’être là, ensemble, silencieusement émus, recueillis comme devant une aurore boréale. Mais non. Il faut qu’un quart de salle vienne bruyamment prouver à l’univers qu’ils sont là, qu’ils ont payé, et qu’ils ont des opinions sur tout, même sur le chorus du batteur.
Un jour, le jazz se vengera
Je rêve d’un monde parallèle où les musiciens arrêtent soudain de jouer, pointent quelqu’un du doigt et disent simplement : « Toi. Dehors. » Et tout le monde applaudit. Pas pour le solo. Pour l’expulsion.
Mais bon. Richard Bona, lui, continue. Il sourit. Il joue. Il élève le niveau pendant que d’autres grattent le fond de leur paquet de chips. Il reste au-dessus. Il est trop classe pour s’énerver. Moi non.
Et c’est bien ça, le drame.
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