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Le savoir en slip dans un centre commercial

J’ai connu un autre web.

Pas un web parfait. Pas un Eden numérique. Il y avait déjà des trolls, des sites moches, des débats qui tournaient en rond, des fautes d’orthographe à faire saigner les yeux. Mais c’était un web habité. On sentait qu’il y avait des humains derrière les pages : des passionnés, des obsessionnels, des amateurs éclairés qui écrivaient parce qu’ils avaient quelque chose à dire — pas à vendre.
Tu tombais sur une page obscure qui parlait de mécanique quantique, de calligraphie mongole ou de configuration d’un serveur Apache, et tu te retrouvais à lire pendant une heure sans voir le temps passer.
Les réponses n’étaient pas parfaites, mais elles étaient sincères.
Tu pouvais errer, fouiller, tomber sur un forum où un gars du Pérou expliquait à un type de Lyon comment compiler son kernel. Et ça te faisait bizarrement du bien.
C’était lent, parfois confus, souvent moche… mais ça vivait.

Aujourd’hui, c’est le carnaval.
Des paywalls partout. Des articles qui tournent autour du pot pendant vingt paragraphes pour te dire ce que tu savais déjà. Des tutos écrits par des IA qui n’ont jamais vissé un boulon ni ouvert un terminal.
Des forums transformés en musées. Des vidéos qui te crient dessus. Et un moteur de recherche qui te cache ce que tu cherches sous trois couches de pub, quatre couches de bullshit, et un bandeau « acceptez les cookies » plus collant que la vérité elle-même.

Je suis fatigué. Pas nostalgique. Juste épuisé par l’idée qu’on a laissé faire ça.
Le savoir n’a jamais été aussi proche, et pourtant il n’a jamais été aussi flou, bruyant, marchandisé.
Je ne sais plus si je m’informe ou si je rentre dans un centre commercial, avec ses néons, ses musiques de fond, ses vendeurs déguisés en réponses, et ses promos en guise de vérité.

Peut-être que je vieillis mal.
Peut-être que c’est moi qui ai cru qu’on allait construire une bibliothèque planétaire.
Mais aujourd’hui, j’ai l’impression d’être coincé dans une gare où toutes les annonces sont en langue de pub et tous les trains partent vers des contenus qui ne disent rien.

Alors ouais, j’écris ce truc sans trop savoir à qui ça parle. Peut-être juste pour ne pas devenir fou.
Mais si tu lis ça, et que ça te parle, même un peu…

Sache que t’es pas seul.

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