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Ivan et Aliocha : Dieu en mode avion

Depuis longtemps, je vis avec Dostoïevski dans un coin de ma tête.
Il y a Ivan et Aliocha, ces deux frères maudits, deux pôles aimantés par une douleur immense : l’injustice du monde.
Un jour, je me suis demandé : que deviendraient-ils aujourd’hui, noyés dans les réseaux, confrontés à l’absurdité algorithmique, à la violence en flux tendu ?

J’ai écrit leur dialogue comme une scène d’impact. Pas pour les réconcilier.
Juste pour entendre ce que l’âme, quand elle n’en peut plus, peut encore oser dire.

Le dialogue

Ivan (voix glaciale, claquant son téléphone sur la table) :
— Gaza, l’Ukraine, les Rohingyas, le climat, les robots tueurs… tout ça, c’est du contenu maintenant.
Le mal est devenu un flux monétisé. Plus tu cliques, plus tu crées de la valeur.
On consomme la souffrance comme on consomme Netflix.

Aliocha (murmure) :
— Mais il y a encore des larmes sincères. Il y a des gens qui arrêtent tout, qui tendent la main.

Ivan (sèchement) :
— Des larmes ? Tu veux dire des émojis ?
(Tape du poing sur la table.)
Ils s’émotionnent deux minutes et retournent choisir un filtre pour leur café latte.
C’est ça ton grand espoir ? L’indignation sous souscription ?

Aliocha (relevant la tête, les yeux brillants) :
— Même dans un monde saturé de simulacres, il existe de vrais gestes. Vraies blessures. Vraies révoltes.

Ivan (rictus mauvais) :
— Et Dieu, pendant ce temps ? Il partage nos posts en story ?
(Il se penche, plus sombre encore.)
Tu crois qu’il like nos prières quand les bombes écrasent des écoles ?

Aliocha (voix tremblante mais ferme) :
— Non.
(Il marque un silence.)
Je crois qu’Il est là, écrasé lui aussi. Silencieux. Mais là.

Ivan (éclate d’un rire sans joie) :
— Alors ton Dieu est pire que mort.
Il est inutile.

Aliocha (murmure presque inaudible) :
— Peut-être.
(Il fixe Ivan droit dans les yeux.)
Mais même inutile, il me reste plus cher que tout ce qui fait tourner ce monde.

Ivan (la voix rauque, pleine d’un désespoir presque beau) :
— Moi, j’ai cessé d’y croire le jour où j’ai compris que les innocents serviraient toujours de carburant pour alimenter les rêves des puissants.
(Il s’interrompt, le regard perdu.)
Même ton amour ne suffit plus, Aliocha. Même ton amour est un luxe inutile.

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